Patrick Dewez : "chanter fait partie de moi"

 
Le Festival de Spa est un événement parce qu'il permet à chaque sélectionné de se montrer devant un public étendu (la TV retransmet le concours en direct), de glaner des lauriers et de fréquenter une théorie de spécialistes venus des quatre coins de la francophonie. L'impact en Belgique est énorme ; l'ouverture reste possible.
Comme tout le monde, Patrick Dewez avait envoyé ses bandes à la RTBF Liège. Sans trop y croire mais avec les battements de c&oeligur suffisants pour nourrir l'espoir d'être retenu. Et il réussit. Le voilà dans l'obligation de défendre ses chansons dans la superbe salle du casino. Patrick n'est pas un "rat de concours" mais il reconnaît que cette sélection vient bien à point pour relancer sa jeune carrière. Un indispensable coup de pouce. Son attente secrète : empocher un prix, bien sûr, mais surtout que ses chansons fassent titiller les oreilles des délégués des maisons de disque, de la presse, des radios de la francophonie. Spa est théoriquement l'endroit idéal pour atteindre ses buts. C'est un risque mais le jeune liégeois y a mis toute son énergie pour proposer un travail de qualité, des chansons bien au point et une présence scénique sans faille.

Une longue route déjà...

Quand on est tenaillé par l'envie de s'exprimer par la chanson, il est malaisé de définir avec précision la période des débuts. "A quatre ans, je chantais déjà" fait-il timidement. Disons que c'est vers 1975-76 qu'il commence à se produire dans les cabarets de la région liégeoise avec comme seule compagne, sa guitare. Itinéraire désormais classique qu'il poursuit en s'entourant de musiciens. Ce qui lui permet d'enregistrer un disque ("La route à contrevent") et d'assurer les premières parties de gens comme le regretté Jean-Michel Caradec, Rapsat (au "Gymnase") et Stephane Steeman. En 82, éclosion, reconnaissance, étape... le grand prix de la Chanson Wallonne et le prix de la Commission française de la Culture.
En 83, une semaine complète au Théâtre de l'Etuve (qui cette année a permis à un certain nombre de chanteurs liégeois de se produire dans d'excellentes conditions) dans un spectacle commun avec Pierre Martin (tiens, l'autre candidat à Spa) : "De Manille à Bologne". L'eau claire de la tendresse, des sons intimistes et dépouillés ; le calme serein d'un talent sûr.
En 83 toujours, une mini-tournée dans quelques cabarets suisses, quelques concerts un peu partout et la sortie d'un nouveau 45 T. Si l'on ajoute cette fameuse participation au Festival de Spa, l'on est frappé par l'apparente régularité d'une carrière qui s'annonce marquante.

Les trottoirs de Manille

Tel est le titre de la chanson qui vient de sortir en 45 T ; un disque "carte de visite" pour les radios et le public. Souvenons-nous du scandale qui avait éclaté voici quelques années quand le (grand) public a appris qu'à Manille, on mettait à la disposition des touristes européens des bandes de gosses prêts à livrer leur corps aux mille plaisirs réclamés par ces occidentaux aux m&oeligurs plutôt douteux. "Les trottoirs de Manille" était le titre d'un documentaire qui avait fait scandale en passant sur les chaînes de télévision française. Patrick Dewez évoque tout cet épisode dans son texte en y incluant l'autre dimension, celle de la drogue et de la mort. L'angle projeté dans la chanson est celui de notre impuissance, de notre passivité face à des faits qui n'ont même plus les couleurs du scandale. Le texte est très fort et ne vit qu'en s'écoutant. Patrick Dewez a une voix chaude et prenante : "Psychose" en face B est une chanson plus contrastée, témoigne d'un amour troublant et déconcertant.
Ce 45 T est-il suffisamment solide pour ancrer le nom de notre Liégeois dans les sphères du business ? Je n'oserais me prononcer, n'étant finalement qu'un pauvre auditeur secoué par le parfum intérioriste que chaque écoute provoque en moi... Néanmoins, il affirme le travail de Patrick qui est essentiellement celui de mélodiste et de parolier ; il met en place toute une équipe de musiciens efficaces, qu'on espère voir à Spa aux côtés de l'interprète. L'aspect "autoproduction" risque de le déforcer mais laisse le champ libre aux producteurs désireux de miser sur l'avenir. "Les trottoirs de Manille", un banc d'audace pour de sérieux espoirs à forger.

Mercredi 23 juin, Casino de Spa

C'est le jour "J" pour le premier flanc des troupes liégeoises envoyées sur le front de la chanson. Patrick Dewez, en une poignée de minutes extrêmement lourdes devra faire la décision. C'est de toute façon pipé et finalement sans importance. Une chanson ne se pèse pas comme un kilo de bananes ; le temps est équivoque et les concours du type de Spa ne peuvent ni briser une carrière ni en construire une. Un "p'tit" coup d'pouce pour l'heureux gagnant, c'est tout. La décision appartient à l'avenir. Que Patrick Dewez y passe inaperçu n'est ni un critère d'échec ni un paramètre pour la remise en question. Rien que ce disque porte dans son sillon les prémices d'une carrière rondement menée. Que ce rendez-vous ne nous fasse pas oublier que les trottoirs de Liège nous sont communs.
Guy Delhasse · Un disque "Arpèges" STG 818 · Enregistré au studio Gam à Waimes